Hériter d’un bien dont vous ne pouvez ni l’occuper ni le louer librement : voilà ce que vivent chaque année des milliers de nus-propriétaires en France. La succession en nu-propriété est un mécanisme juridique précis, fréquemment mal compris, qui découle d’un démembrement de propriété. Comprendre ses règles évite des erreurs coûteuses — fiscalement et familialement.
À retenir
| Idées principales | Détails et recommandations |
|---|---|
| Démembrement de propriété | Séparer l’usufruit de la nue-propriété entre l’usufruitier et le nu-propriétaire. |
| Droits et obligations distincts | L’usufruitier perçoit les loyers ; le nu-propriétaire finance les grosses réparations structurelles. |
| Valeur de la nue-propriété | Calculer selon l’âge de l’usufruitier ; à 72 ans, représente 70 % de la valeur du bien. |
| Économies fiscales successorales | Payer les droits uniquement sur la nue-propriété ; anticiper avec donation-partage du vivant. |
| Vente d’un bien démembré | Nécessiter l’accord conjoint de l’usufruitier et du nu-propriétaire pour toute transaction. |
| Indivision entre plusieurs héritiers | Rédiger un pacte d’indivision notarié pour limiter les blocages décisionnels. |
| Financement des travaux urgents | Formaliser par écrit les accords de remboursement dès l’ouverture de succession. |
| Nature de l’usufruit | Vérifier si usufruit viager ou temporaire pour adapter la stratégie patrimoniale. |
Nu-propriété et usufruit — deux droits distincts sur un même bien
Un bien immobilier regroupe normalement trois attributs — l’usus (droit d’utiliser), le fructus (droit de percevoir les revenus) et l’abusus (droit de vendre ou donner). Le démembrement de propriété sépare ces attributs en deux blocs : l’usufruit d’un côté, la nu-propriété de l’autre. L’usufruitier jouit du bien et en perçoit les loyers. Le nu-propriétaire détient la structure juridique profonde du bien, sans pouvoir en profiter immédiatement.
Dans un contexte successoral, ce schéma apparaît fréquemment. Un parent décède et laisse son conjoint survivant avec l’usufruit légal sur le logement familial — prévu par l’article 757 du Code civil —, tandis que les enfants héritent de la nue-propriété. Résultat : les enfants sont propriétaires « sur le papier », mais ils ne peuvent ni vendre seuls, ni louer, ni occuper le bien sans l’accord de l’usufruitier.
Les obligations du nu-propriétaire sont réelles. Il supporte les grosses réparations au sens de l’article 605 du Code civil (toiture, murs porteurs, canalisations principales), alors que l’entretien courant incombe à l’usufruitier. Cette répartition génère parfois des tensions. Franchement, si personne ne clarifie ces règles dès le départ, les conflits familiaux sont quasi inévitables.
Voici les droits et obligations principaux des deux parties :
- L’usufruitier perçoit les loyers et occupe le bien
- L’usufruitier paie la taxe foncière et les charges courantes
- Le nu-propriétaire finance les grosses réparations structurelles
- Ni l’un ni l’autre ne peut vendre le bien en pleine propriété sans l’accord de l’autre
- À l’extinction de l’usufruit (décès de l’usufruitier), le nu-propriétaire récupère la pleine propriété automatiquement
Fiscalité de la succession en nue-propriété : ce qu’il faut vraiment savoir
C’est ici que beaucoup de familles sont surprises. Les droits de succession se calculent sur la valeur de la nue-propriété uniquement, pas sur la valeur totale du bien. Cette valeur dépend de l’âge de l’usufruitier au moment du décès du défunt, selon le barème fiscal de l’article 669 du Code général des impôts (CGI).
| Âge de l’usufruitier | Valeur de l’usufruit | Valeur de la nue-propriété |
|---|---|---|
| Moins de 21 ans | 90 % | 10 % |
| De 51 à 60 ans | 50 % | 50 % |
| De 71 à 80 ans | 30 % | 70 % |
| Plus de 91 ans | 10 % | 90 % |
Prenons un exemple concret. Un bien vaut 300 000 €. L’usufruitier a 72 ans : la nue-propriété est évaluée à 70 %, soit 210 000 €. C’est sur cette base que les droits de succession sont calculés pour les héritiers. L’économie fiscale peut être substantielle par rapport à une succession en pleine propriété.
Pour les donations-partages avec réserve d’usufruit réalisées du vivant du donateur, les effets sont encore plus favorables. Si les parents ont transmis la nue-propriété de leur résidence centrale à leurs enfants alors qu’ils avaient 60 ans, ces derniers n’ont payé des droits que sur 50 % de la valeur. Au décès, la pleine propriété leur revient sans aucun droit supplémentaire. C’est d’ailleurs pourquoi ce montage intéresse tant les familles qui anticipent leur transmission patrimoniale — une logique qui se rapproche de celle de l’avance sur héritage, avec ses propres conditions fiscales.
Gérer une succession démembrée — pièges à éviter et bonnes pratiques
Récupérer la nue-propriété d’un appartement parisien ou d’une maison de campagne dans le cadre d’une succession, c’est bien. Savoir quoi en faire concrètement, c’est mieux. Trois situations posent régulièrement problème en réalité notariale.
Premier écueil : la vente du bien. Pour céder un bien démembré, usufruitier et nu-propriétaire doivent agir ensemble. Si l’usufruitier (souvent le conjoint survivant) refuse de vendre, le nu-propriétaire est bloqué. Pour moi, anticiper cette situation dans un testament ou un contrat de mariage est indispensable.
Deuxième difficulté : la pluralité de nus-propriétaires. Trois enfants héritent chacun d’un tiers de la nue-propriété d’une maison. Toute décision significative nécessite leur accord commun. L’indivision en nue-propriété multiplie les blocages potentiels. Le recours à un pacte d’indivision rédigé par un notaire — acte authentique d’une durée maximale de cinq ans renouvelable — limite ces risques.
Troisième problème : la gestion des travaux urgents. Si la toiture s’effondre et que le nu-propriétaire avance les fonds seuls, il peut en théorie demander remboursement à l’usufruitier pour la part des réparations d’entretien. En pratique, cette récupération est rarement simple. Mieux vaut formaliser les accords par écrit dès l’ouverture de la succession.
Une précaution souvent négligée : vérifier si l’usufruit est viager ou temporaire. L’usufruit légal du conjoint survivant est toujours viager. En revanche, un usufruit transmis par testament peut être limité dans le temps — dix ou quinze ans par exemple. Cette distinction change radicalement la stratégie patrimoniale à adopter pour le nu-propriétaire.
























